Le réseau des Océanistes

Situations coloniales et conversions religieuses

Présidents : Yannick Essertel (CREDO) et Yannick Fer (Groupe Sociétés, religions, laïcités)

Cette session, organisée en deux ateliers selon un découpage essentiellement disciplinaire et chronologique (histoire missionnaire vs. changements contemporains), a permis d’entendre six communications, auxquelles il convient d’ajouter celle que souhaitait faire Hélène Nicolas, qui n’a malheureusement pas pu se joindre à nous. Celle-ci devait ouvrir l’atelier sur les changements contemporains en présentant les mutations du mariage et de la parenté à Lifou (Nouvelle-Calédonie) et en montrant comment ces deux institutions ont été réformées au cours du 19ème siècle par les missionnaires protestants de la London Missionary Society et les Pères maristes : interdiction des rites d’initiation masculine, de la sexualité avant le mariage, usage de techniques contraceptives, condamnation de la polygamie, séparations et mariages entre protestants et catholiques. La conformité à la nouvelle éthique sexuelle et matrimoniale étant alors la marque d’une véritable conversion, le mariage et les rituels qui y étaient associés ont pris une importance et un sens nouveaux. Plus récemment, les transformations sociales et politiques, en particulier le salariat féminin, ont autorisé une plus grande autonomie des jeunes concernés par le mariage et favorisé des relations homme-femme plus égalitaires. Ce type de recherches ouvre des perspectives particulièrement intéressantes, parce qu’il permet de replacer la variable religieuse au cœur d’un ensemble de dynamiques sociales et culturelles et invite à développer des approches interdisciplinaires, associant par exemple anthropologie de la parenté et sociologie des religions. Il souligne en outre le rôle essentiel joué par les rapports de genre à la fois dans l’histoire de la christianisation des îles du Pacifique et au sein des sociétés océaniennes contemporaines. La communication de Gwendoline Malogne-Fer, sur les tensions entre égalité des sexes et théologie de la terre au sein de l’église protestante mâ’ohi, invite elle aussi à avancer dans cette direction, en présentant les enjeux et les limites de l’accession des femmes au pastorat en Polynésie française et ses relations compliquées avec les réaffirmations de l’identité autochtone issues des renouveaux culturels amorcés au cours des années 1970-80. En reconnaissant la capacité égale des hommes et des femmes à exercer le ministère pastoral, l’institution ecclésiale accompagne un certain nombre d’évolutions récentes de la société polynésienne, notamment l’élévation du niveau scolaire (les filles réussissent mieux que les  garçons), les mutations du mariage et des rapports de genre, une diversification des groupes sociaux qui appelle une professionnalisation plus grande au travers de ministères spécialisés. Mais cette église participe aussi, comme beaucoup d’églises protestantes historiques océaniennes, à une entreprise de décolonisation théologique et culturelle qui passe notamment par une réhabilitation de la culture pré-missionnaire susceptible de délégitimer les vocations pastorales féminines, en les présentant  comme contraires aux valeurs traditionnelles de la culture mâ’ohi. Les sociétés océaniennes elles-mêmes sont aujourd’hui travaillées par ces tensions entre un principe de continuité culturelle (qui inclut généralement une reformulation militante du passé) et une « tradition chrétienne » marquée par la rupture, la discontinuité introduite par l’arrivée des missionnaires. Et, l’anthropologie doit donc dépasser, comme l’a souligné Françoise Douaire-Marsaudon dans son intervention, l’opposition trop simpliste entre continuité et discontinuité en les considérant comme les éléments d’une dialectique à l’œuvre dans l’histoire de ces sociétés. Deux aspects ont été évoqués. Premier aspect : si les Tongiens, convertis au XIXe siècle, tiennent sur la religion chrétienne un discours qui fait de celle-ci le fondement de leur système de valeur et de leur culture, simultanément, leurs pratiques quotidiennes montrent l’importance des relations privilégiées (condamnées par les autorités religieuses) qu’ils continuent d’entretenir avec les esprits des ancêtres. Deuxième aspect : certaines églises chrétiennes fondamentalistes du Pacifique font de l’imbrication de la sphère religieuse et du domaine du  politique une ‘tradition culturelle polynésienne’ ; pourtant, à y regarder de plus près,  les nouvelles recompositions du politique et du religieux sont d’une tout autre nature que celles qui existaient  au moment du contact. Par ailleurs, le livre collectif à paraître aux éditions pacific- credo (Les dynamiques religieuses dans le Pacifique, sous la direction de F. Douaire-Marsaudon et G. Weichart), dont F. Douaire-Marsaudon a dit quelques mots, et le livre coordonné en 2009 par Y. Fer et G. Malogne-Fer (Anthropologie du christianisme en Océanie) permettent d’espérer un développement des recherches françaises sur le christianisme océanien. Ils devraient en effet, en premier lieu, encourager les doctorants à se saisir de cet objet d’étude, pour l’insérer dans une analyse plus large des sociétés océaniennes ou pour en faire le sujet principal de leurs recherches. Ils soulignent aussi, en publiant les textes d’auteurs européens, nord-américains ou océaniens, le dynamisme actuel de l’anthropologie du christianisme en Océanie et la nécessité d’intensifier les relations entre les centres de recherches français et ces chercheurs étrangers, de manière à familiariser les étudiants de master et de doctorat à ces problématiques. En conclusion de ce premier atelier, Yannick Fer s’est efforcé de recenser les pistes de recherche qu’ouvrent les changements actuels du christianisme océanien et notamment la progression rapide des églises et réseaux protestants évangéliques dans la région. Les trois  pistes évoquées incitent toutes à réfléchir à des approches comparatives permettant d’aller au-delà des monographies locales tout en s’appuyant sur des ethnographies de terrain. Il s’agit en premier  lieu d’analyser les effets locaux de la diversification des appartenances religieuses, en lien avec les structures de parenté et de vie communautaire. Le second domaine d’étude, jusqu’ici peu exploré  par les anthropologues océanistes, concerne l’articulation entre mobilités sociales, géographiques et religieuses, en s’intéressant tout particulièrement aux effets des relations transnationales entre  îles d’origine et communautés migrantes (en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis) sur les identités et les pratiques religieuses. Enfin, le troisième domaine concerne la dimension régionale du christianisme océanien et des réseaux qui influencent son évolution.

Le second atelier, sur l’histoire des missions, comprenait quant à lui trois communications. Deborah Pope ouvrait cette deuxième partie de la session sur l'importance de la correspondance missionnaire en Océanie à travers le cas des femmes des premiers missionnaires arrivés dans le Pacifique en 1797 et envoyés par la London Missionary Society. Après avoir replacé leur expérience dans le contexte du renouveau évangélique dans l’Angleterre de leur époque, elle s’appuie sur leur correspondance pour rendre compte de la vie qui était la leur pendant cette première année de tentative d'évangélisation à Tahiti. Elle met en relief les liens qu’elles ont tissés avec les Tahitiens. Ces sources révèlent un autre aspect : suite à cette première expérience, lorsque des missions ont commencé à s'établir plus durablement dans les îles du Pacifique, très peu de missionnaires protestants y sont envoyés sans une épouse pour leur apporter une assistance et un soutien actifs dans la tâche évangélique. Enfin, Deborah Pope attire l’attention sur l’intérêt du contenu ethnographique de ces correspondances qui méritent une place importante dans l’analyse historique et anthropologique. A son tour, Yannick Essertel, dans une démarche d’histoire comparative et en partant des archives de congrégations missionnaires (des Pères Maristes, des Pères de Picpus et des missionnaires du Sacré-Cœur d’Issoudun), de la Propagation de la Foi et de la Congrégation de la Propaganda Fide, s’attache à l’action évangélisatrice des vicaires apostoliques en Océanie en phase pionnière au XIXème siècle. Recherchant s’il a existé une géopolitique de l’évangélisation, il s’interroge sur la mise en place d’une stratégie à échelle. Il montre que le vicaire apostolique est un homme en tension pris entre Rome, les congrégations religieuses et les différentes obédiences politiques. En centre de ces trois sphères, l’action du vicaire apostolique prend alors une dimension stratégique afin de prévenir les conflits, de gérer les missionnaires, d’« occuper » le terrain en étendant la mission, et d’inventer des stratégies afin de résoudre les chocs culturels, aider ses missionnaires à s’acculturer et à prêcher l’Evangile. S’il ne répond pas à l’interrogation, néanmoins Yannick Essertel laisse entendre que le vicaire apostolique est une sorte de géostratège, de géopoliticien, contraint de prendre en compte différents acteurs tout en gérant la discontinuité territoriale de son vicariat. A l’échelle insulaire, Guigone Camus analyse les divisions et conflits lors de la christianisation de l’atoll de Tabiteuea, dans le sud des anciennes îles Gilbert, qui a débuté en 1868, sous l’impulsion du révérend américain Hiram Bingham Jr. Deux de ses missionnaires hawaiiens, Kapu et Nalimu, réussirent à rallier environ un tiers des habitants de l’atoll au christianisme, le reste avait gardé son culte aux divinités locales ou avait embrassé un culte monothéiste syncrétique nommé « culte de Tioba » (Jéhovah). Opposants et chrétiens s’affrontèrent lors de deux conflits armés au cours desquels le prosélytisme des missionnaires alimenta les rivalités. Ces évènements modifièrent certaines des règles sociopolitiques gilbertaises. De conflits habituellement peu meurtriers en raison de la règle compensatoire (nenebo) on en arrive à de véritables massacres des opposants au christianisme. Par ailleurs, la menace des chrétiens de confisquer leurs terres aux vaincus s’ils refusaient de se convertir était injustifiable du point de vue des règles locales relatives aux possessions des terres. Les minutes du procès des deux pasteurs hawaiiens (Honolulu, 1882) qui s’ensuivit permettent de mettre au jour des rivalités fondamentales qui ont précédé l’arrivée des missionnaires ; rivalités qui auraient trouvé, dans les conflits religieux, des prétextes pour ré-émerger et témoigner d’oppositions structurelles entre des villages et des familles de l’atoll de Tabiteuea. Guigone Camus, montre à son tour combien les archives missionnaires sont indispensables pour entreprendre une relecture sur la base des acquis de l’anthropologie sociale.

Ces trois communications révèlent, dans une perspective historique et anthropologique, l’importance des sources missionnaires pour appréhender et mieux comprendre le processus engagé par la christianisation de ces sociétés océaniennes. Ce qui ressort, c’est la variété des « stratégies » de conversions à la nouvelle religion, aspect qui mériterait d’être bien plus étudié et approfondi qu’il ne l’a été. Bien plus, cette partie de la session fait apparaître plusieurs lacunes. Lorsque Guigone Camus aborde la question des opposants au christianisme, elle fait surgir une piste d’investigation laissée en friche : celle du refus de se convertir au christianisme. Pourquoi ces refus à côté de nombreuses conversions ? Une autre lacune est le rapport aux cultures. Il faudrait comparer les comportements des différents acteurs, Eglises protestantes, Eglise catholique et gouvernements coloniaux à l’égard des cultures et des sociétés océaniennes. Cette question n’a jamais été envisagée dans une perspective comparatiste et globale qui permettrait de distinguer le rôle de chacun dans les ébranlements et les mutations des sociétés océaniennes. Comme l’a souligné Yannick Essertel, ces acteurs n’ont pas eu la même approche ni posé les mêmes regards sur les cultures océaniennes ce qui justifierait donc une telle démarche. Qui au regard de l’Histoire est responsable de telle ou telle mutation ou disparition de coutumes ? Enfin, Maurice Godelier relève l’absence complète de communications traitant de la colonisation. Absence dommageable car sans cette partie capitale de l’histoire de l’irruption des Européens dans les diverses sociétés océaniennes, il est encore difficile de saisir l’ensemble du processus des bouleversements de celles-ci. Les travaux d’Isabelle Merle, de Paul de Dekker et de Claire Laux devraient susciter des vocations dans ce domaine. Cette session se révèle riche d’interrogations stimulantes pour une recherche historique plus poussée dans le domaine des contacts entre les Européens et les sociétés océaniennes au XIXème siècle.

De l'importance de la correspondance missionnaire en Océanie.
Pope, Deborah (CREDO)
Etre marié dans trois mondes : mutations du mariage et de la parenté, Lifou, Nouvelle-Calédonie.
Nicolas, Hélène (CREDO)
La christianisation des îles Gilbert (Rep. de Kiribati) au 19ème siècle. Divisions et conflits.
Camus, Guigone (IRIS-EHESS)
Le protestantisme évangélique en Polynésie et les enjeux méthodologiques de la mobilité religieuse
Fer, Yannick (GSRL)
Les recompositions du politique et du religieux en Polynésie. L'exemple de Tonga (Pacifique sud)
Douaire-Marsaudon, Françoise (CREDO)
L’action missionnaire des vicaires apostoliques en phase pionnière, au XIXème siècle en Océanie : Peut-on parler d’une géopolitique et d’une stratégie de l’évangélisation ?
Essertel, Yannick (CEMMC et CREDO)
L’église protestante mâ’ohi : Egalité des sexes et théologie de la terre
Malogne-Fer, Gwendoline (GSRL)