Le réseau des Océanistes

Les passerelles culturelles, faits et idéologies

Il s’agirait d’approfondir les passerelles et emprunts culturels entre populations autochtones et allochtones à partir de la colonisation européenne. Avec des variations selon les contextes géographiques et sociaux, les populations se sont approprié des « manières de penser, de sentir et d’agir » des autres. Il s’agira d’approcher à partir d’observations ethnographiques ou historiographiques des exemples approfondis de passerelles et d’emprunts réciproques. Différents domaines peuvent être appréhendés : langues, techniques de subsistance, relations de parenté, relations de travail, loisirs, pratiques artistiques…

Les confrontations de populations porteuses de conceptions, règles et modes d’existence sans commune mesure apparente ont été analysées sous l’angle des malentendus ou de l’acculturation/déculturation. Ou bien, les syncrétismes, créolisations, transculturations ou réinventions culturelles[1] font état de passerelles plus ou moins reconnues. Ces notions et d’autres ont cependant en commun de s’appuyer sur l’idée de cultures d’origine dont la rencontre avec d’autres cultures met à mal une authenticité supposée. Or, de tout temps les frontières sont poreuses entre groupes et sociétés et les effets des cohabitations ne sont ni réductibles au dévoiement d’une pureté originaire, ni le seul produit d’une globalisation uniforme[2]. L’arrière-plan de l’existence de cultures comme entités se référant à un système stable, cohérent et porté de manière unanime serait donc déjà à interroger au sein de ces processus[3].

Pour autant, peut-on analyser passerelles et emprunts en se débarrassant simplement de la notion de culture et de ses avatars ? Les cultures (et identités culturelles) prennent consistance par les représentations de soi et des autres que s’approprient les individus et les collectifs en les considérant comme des propriétés inhérentes aux sociétés. En partant de ce constat, comment sont intégrées les visions réciproques de cultures en confrontations dans les processus d’emprunts et leurs reconnaissances ? Dans quelles conditions ces représentations peuvent-elles contribuer à défaire des attaches et à en construire d’autres ?

D'autres questions peuvent être abordées : les passerelles culturelles échappent-elles aux intentions en se logeant plutôt dans les situations où la nécessité fait loi ? Seraient-elles alors uniquement le fait de milieux populaires ou marginalisés ? S’imposent-elles au contraire durablement en étant reprises et diffusées de manière ostensible par les élites ? Entrent-elles dans les formes renouvelées de dominations sociales comme idéaux manipulés dans des contextes de légitimation de pouvoirs économiques et politiques ?

Dans le prolongement de la session « Culture et politique ou culture politique ? » du colloque de 2010, on pourra aussi s’interroger sur les passerelles culturelles et hybridations comme modes de survie face aux pouvoirs nationaux et extranationaux ? Face aux idéaux de retour à l’authenticité et aux discours traditionnalistes d’un côté, aux injonctions à entrer dans une modernité globale de l’autre, comment se positionnent passerelles culturelles, créolisations ou hybridations revendiquées comme telles ? Sont-elles ou non à la source de nouvelles formes de contestations sociales, du renouvellement de perspectives politiques, d’alternatives pour les questions de citoyenneté et de souveraineté ?
 

Responsables
Benoît Carteron (Université catholique de l'ouest Angers, ESO Angers) : benoit.carteron@sfr.fr
Jean-Pierre Segal (Université Paris-Dauphine, groupe Gestion et société) : jean-pierre.segal@dauphine.fr


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[1] BABADZAN A., Le spectacle de la culture. Globalisation et traditionalismes en Océanie, Paris, L’Harmattan, 2009 ; GHASARIAN C., La Réunion : acculturation, créolisation et réinventions culturelles, Ethnologie française, XXXII, 4, 2002, 663-676.

[2] Cf. AMSELLE J.-L., Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures, Paris, Flammarion, 2001.

[3] BENSA A., La fin de l’exotisme, Essais d’anthropologie critique, Paris, Anacharsis, 2006.