Le réseau des Océanistes

La documentation sur le Pacifique
aujourd'hui et demain

Présidentes: Gaëlle Bidard (BIULO-BULAC) et Arlette Apkarian (CREDO)

La documentation sur l'Océanie-Pacifique dans les institutions françaises peut se décrire schématiquement dans un espace multipolaire. En effet, selon les lecteurs cibles, les visées des institutions en direction de la conservation de collections patrimoniales, et/ou de l'enrichissement contemporain, des types de fonds anciens / précieux, ou d'achats courants, s'opère une partition entre deux pôles extrêmes.

L'un des pôles est occupé par les grandes institutions, héritières de collections rares et prestigieuses, institutions muséales, comme le Musée National de la Marine, la Médiathèque du Musée du Quai Branly, et institutions archivistiques, les Archives Nationales d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence

-Le Musée National de la Marine. Crée en 1827, le Musée de la Marine ouvre ses collections à tous les publics. Historiquement en effet, son but est de présenter aux publics le résultat des voyages et expéditions maritimes. Par exemple, le Musée détient des collections provenant du voyage de Dumont d'Urville, et des objets récupérés à Vanikoro (expédition Lapérouse). De plus, le Musée de la Marine a  reçu en legs des collections privées. Ultérieurement, le Musée est devenu un Musée des Sciences et Techniques. Mais l'ethnographie est restée présente grâce au travail de l'Amiral Pâris (1806-1896), dont le but était de conserver tous les savoirs sur la construction navale dans le monde, dont ceux relatifs à l'Océanie. Dans le cadre de l'exposition temporaire sur l'Amiral Pâris, sont présentées ses archives, publications, dessins et gravures, plans de construction de bâteaux, accompagnés de ses textes. Quant à la documentation du Musée de la Marine, elle cible les usagers scientifiques : la bibliothèque est réservée à un public de chercheurs, son accès nécessite donc un rendez-vous préalable. Les acquisitions se poursuivent, mais « restent limitées »

-La Médiathèque du Quai Branly : «Une bibliothèque dans un Musée »  La médiathèque a hérité de riches collections du Musée de l'Homme et du Musée des arts d'Afrique et d'Océanie. Les visées de l'établissement sont doubles : satisfaire les attentes d'un large public, répondre aux besoins de la recherche. Le salon de lecture Jacques Kerchache est l'illustration de cette ouverture aux publics de curieux et d'amateurs, tandis que la Médiathèque s'adresse aux chercheurs. Son projet est transversal. Pôle Cadist pour l'ethnologie, la médiathèque comprend des imprimés, des archives scientifiques, des images fixes, et des collections audio-visuelles. Dans les collections imprimées, l'Océanie représente 8.000 monographies environ qui couvrent en premier lieu l'Australie, puis la Papouasie. Les achats globaux sont de l'ordre de 5000 documents par an. Mais les achats sur l'Océanie vont croissant en sciences sociales, histoire locale, art contemporain et histoire de l'art, catalogues d'exposition. Parmi les périodiques Océanie, 33% ont trait à l'Océanie et à l'Asie-Pacifique, 34% à l'Australie. La médiathèque est aussi dépositaire de fonds précieux (Voyages de James Cook, M. J. Arago) et de  fonds privés. La collection audiovisuelle comprend 50 films sur les plantes médicinales canaques. L'iconothèque comprend 7000 pièces, au sein de laquelle le fonds Océanie est très sollicité.

-Les Archives Nationales d'Outre-Mer Les ANOM ont pour mission la collecte, la conservation et la valorisation des archives de la présence coloniale française outre-mer. Dépositaire des archives de la France d'outre-mer, les ANOM conservent aussi des archives rapatriées de territoires devenus indépendants, et des fonds privés. Les archives émanant du ministère des colonies sont réparties en séries  géographiques : Océanie, Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna, Nouvelles-Hébrides ; puis en séries fonctionnelles / thématiques. La série Nouvelle-Calédonie vient d'être micro-filmée pour les Archives Territoriales de Nouvelle-Calédonie. Les ANOM ont des ressources exceptionnelles : citons les questions foncières au sein des Archives de la Société Française des Nouvelles-Hébrides (fonds d'origine privée). Les ANOM détiennent 140.000 dossiers de bagne, dont 35.000 pour la Nouvelle-Calédonie, des documents relatifs à l'administration pénitentiaire, les lettres de bagne. Certaines archives ont donné lieu à publications. D'autres archives ne sont pas encore numérisées, sur les Nouvelles-Hébrides, par exemple. Le fonds Lemasson, (soumis au droit d'auteur) avec 186 plaques de verre concernant Tahiti, est aussi remarquable. Quant à la bibliothèque, entièrement consacrée à l'outre-mer, elle est riche de bulletins officiels, journaux rares (sur Tahiti) et d'ouvrages précieux.

L'autre pôle institutionnel en charge de la documentation Océanie est représenté par les bibliothèques, ou centres de documentation, rattachés à des laboratoires dont ils sont l'émanation, l'outil support de la recherche et de l'enseignement : le LAS, le CREDO, et avec des liens plus ténus, la BULAC. Entre les deux pôles cités, la BNF occupe une position certes intermédiaire mais centrale.

-La Bibliothèque des Langues et Civilisations, BULAC, est l'héritière des collections de la bibliothèque interuniversitaire des langues orientales. Elle offre un fonds océanien d'environ 2000 titres, ce qui est une taille modeste comparée à d'autres aires géographiques, mais qui a pour particularité de comporter une partie ancienne riche en récits de voyages, documents missionnaires et études linguistiques. Ce fonds s'est étoffé lorsque le pasteur Maurice Leenhardt (1878-1954) a créé en 1944 un cours de langue néo-calédonienne à l'Ecole des Langues Orientales. Son idée était de parvenir à un cursus de langues océaniennes comprenant une langue mélanésienne et une langue polynésienne. Actuellement, les points forts du fonds océanien sont la littérature, avec une attention particulière portée aux œuvres qui restituent une certaine oralité traditionnelle ou privilégient l'inventivité du langage, ainsi que l'histoire et les sciences sociales. Lors de l'ouverture prévue en septembre 2011, la BULAC proposera en libre-accès à tout public une sélection de 1200 titres sur l'Océanie.

-« Bibliothèque créé par les chercheurs et pour les chercheurs », dont la dominante thématique est l'anthropologie générale, la bibliothèque du laboratoire d'anthropologie sociale, LAS, fait aussi une place aux sciences connexes, archéologie, histoire, sociologie... Le fonds Océanie est de prime abord limité : 2.500 documents (sur un total de 45.000), et 11 périodiques vivants (sur 200). Par contre, c'est un fonds ciblé de haut niveau sur deux aires du Pacifique, l'Australie et la Papouasie Nouvelle-Guinée, et bien documenté sur les arts aborigènes, les échanges économiques, les religions, la colonisation et les récits de voyages. 69 % des titres sont en anglais. L'enrichissement du fonds est régulier. Malgré sa taille, ce fonds Océanie est de première importance. D'une part, ce fonds est le seul en Europe à disposer de la version papier des Human Relations Aera Files. Ce fichier des HRAF permet de faire des recherches comparatives sur 1300 aires culturelles. Sur les 6000 sources analysées, 650 concernent l'Océanie, notamment la Micronésie. D'autre part, le fonds comprend aussi des archives d'ethnologues, carnets, photographies ; citons celles, non encore numérisées d'Alfred Métraux sur l'île de Pâques.

-« Par et pour les chercheurs », l' intitulé s'applique aussi au centre documentaire sur l'Océanie, CREDO, localisé à Marseille. Axé sur toutes les sciences sociales et focalisé sur l'aire Océanie, c'est le seul fonds de ce type en France, et l'un des rares en Europe, avec plus de 8000 titres. Le fonds s'accroît de 400 titres par an, en fonction de deux principes : équilibre entre les grandes divisions de l'Océanie, réduction des références généralistes. Sur les 24 périodiques vivants, 22 concernent l'Océanie. Le bilan actuel montre un déséquilibre au profit de la Mélanésie (31,5 %) au détriment de la Polynésie (25,5%) et de l'Australie (10,6%), la Micronésie restant la parente pauvre (6%). Le fonds Papouasie Nouvelle-Guinée, à dominante anthropologique, est le point fort incontestable par son échelle (1/2 des titres de Mélanésie) et son haut niveau scientifique. Le déséquilibre entre zones n'est pas le seul point faible ; mentionnons aussi les ouvrages classiques, les titres en langues vernaculaires, la littérature indigène, et surtout le fonds filmique. La création de ressources numériques sur l'Océanie représente un des points nodaux porté par le CREDO. La démonstration est fournie à travers le programme «ODSAS», plateforme de stockage, de diffusion et de collaboration pour les données de recherches en sciences sociales. Un exemple plus récent est la bibliothèque numérique du Centre Culturel de Tanna au Vanuatu. Bibliothèque numérique centrée essentiellement sur l'héritage culturel de Tanna et d'autres îles, elle doit être accessible en local au centre culturel de Tanna, et représente un outil de réappropriation pour les populations autochtones.

-1998 voit l'inauguration de la nouvelle Bibliothèque Nationale de France, BNF, « lieu de tous les savoirs ». Cinq départements sont constitués, philosophie-histoire-sciences humaines/ droit-économie-politique/ sciences & techniques/ littérature & arts / audiovisuel. La joie par les Livres (fonds jeunesse) a rejoint la BNF depuis 2008. Pour les départements maintenus dans l'ancien site Richelieu, le fonds cartes et plans est de toute première importance pour l'Océanie. On ne peut pas parler de collection Océanie au sens d'une politique raisonnée et coordonnée entre les départements, mais on peut toutefois noter l'importance de ce secteur, pour désservir tant le large public («libre accès») que les chercheurs («magasins»). Le libre accès en-haut de jardin met ainsi à disposition tous les champs du savoir avec des titres principalement en français, puis en anglais. L'Océanie y compte 1350 titres, dont 1000 en philosophie & sciences sociales (¾ en ethnologie). Le libre accès en rez-de-jardin rassemble les ouvrages de références et de la recherche actuelle. L'Océanie y regroupe 1550 titres, dont 1200 en philosophie & sciences sociales. Enfin, les documents «en magasin» comprennent des ouvrages rares (bibles en langues vernaculaires, mémoires, périodiques). Le point remarquable étant l'acquisition de microfilms relatifs aux archives missionnaires pour la Papouasie, Tahiti, la Nouvelle-Calédonie, que la BNF est seule à posséder en France. Pour l'Océanie, la BNF achète environ 210 achats d'ouvrages par an en histoire et sciences sociales. Des achats réguliers concernent aussi le fonds audiovisuel, déjà fourni. Enfin, la BNF est au centre de la révolution numérique avec son site Gallica.

-Quant à la Maison de la Mélanésie, elle constitue une exception dans cet espace de la documentation. Institution de recherches basée à Nouméa, elle a pour mission l'organisation de colloques et l'édition scientifique. Son but est de faire connaître la Mélanésie, les pays qui la composent, et le rôle dynamique de la Nouvelle-Calédonie. Ce projet est né à l'initiative de Paul de Deckker. Le colloque fondateur a eu lieu à Nouméa en 2008. De prochains colloques et conférences sont programmés dans les pays mélanésiens (Nouméa, 2011), ainsi que des publications sur l'Océanie : la nouvelle revue du Pacifique (n° en 2010), la nouvelle revue de la Mélanésie.

Conclusion

Certes, cette note ne fournit qu'une idée schématique des fonds documentaires Océanie présentés lors de ce colloque. Mais elle propose déjà des pistes d'investigation et de prolongement.

En France en effet, les fonds documentaires relatifs à l'aire Océanie-Pacifique, aussi dispersés et lacunaires soient-ils, ne sont pas négligeables, ni par leur échelle, ni par leur qualité scientifique.
Il existe certes des recoupements partiels entre les fonds sur les voyages autour du monde, les grandes expéditions (MQB / BNF/ Musée de la Marine) ; voire des doublons sur les références en anthropologie sur tels états ou régions, comme la Nouvelle-Guinée et l'Australie (LAS, CREDO, MQB) ou encore en linguistique (BNF, CREDO, BULAC). Par contre, les complémentarités existent, par exemple en ce qui concerne la littérature océanienne en langue originale et sa traduction française (BULAC, BNF). Plus encore, cette complémentarité est évidente par la focalisation propre à chaque institution : l'art océanien traditionnel et contemporain et les catalogues d'exposition à la MQB, le suivi de l'actualité politique et sociale en Océanie au CREDO, l'histoire coloniale française aux ANOM. Enfin, rappelons les atouts incontournables, pourtant encore très mal connus, de cette documentation du Pacifique : les HRAF et archives d'ethnologues au LAS, les microfilms d'archives missionnaires à la BNF, les matériaux relatifs à l'histoire et l'ethnographie maritime au Musée de la Marine, l'histoire coloniale des Nouvelles-Hébrides aux ANOM. Tous ces atouts sont incontestables. Mais les manques sont tout aussi évidents ; cela a été souligné dans le cas du CREDO qui doit rééquilibrer ses fonds, gagner en poids et qualité, et enfin s'ouvrir au-delà des sciences sociales.

Après ce colloque, quelles collaborations pouvons-nous envisager pour l'avenir ?
-Au sein de «e-toile Pacifique», nous souhaitons mettre sur pied un réseau de la documentation francophone sur l'Océanie, dont cette session a constitué l'étape préparatoire. Pour la France, il serait souhaitable d'y inclure le Museum National d'Histoire Naturelle, le Centre G. Haudricourt, l'EFEO, et les autres Musées de la Marine. Construire un réseau francophone implique aussi, à terme, de faire appel aux institutions de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie Française, de Suisse, et de Belgique.
-La seconde étape pourrait être éventuellement la mise en forme d'un catalogue commun Océanie. L'exemple du catalogue «réseau ethnologie» (bibliothèques du LAS, d'ethnologie à Nanterre, du Centre G. Haudricourt) avec l'indexation et la localisation des références, pourrait en être le modèle.
-Enfin des collaborations, du type numérisation de fonds précieux, devraient se concrétiser entre institutions partenaires (une telle collaboration s'amorce entre le CREDO et le Musée de Rochefort). La facilité d'accès à ces documents ne peut que profiter à la recherche et l'enseignement.
-Ces collaborations entre institutions pourraient-elles s'étendre à l'enrichissement contemporain des fonds Océanie ? à condition, point crucial, que des moyens supplémentaires et conséquents leur soient fournis.
Un tel argumentaire, s'il semble invoquer un idéal, dessine de fait le développement à venir de la documentation du Pacifique. La mise en œuvre de ces propositions a, en effet, déjà commençé. La concrétisation de ces projets participera ainsi, au plan des ressources documentaires, à la pleine reconnaissance de l'Océanie comme aire thématique de recherche.

Etat des fonds documentaires concernant le Pacifique à la Bibliothèque d'anthropologie sociale
Abélès, Marion (LAS)

La documentation : archives, bibliothèques, ressources numériques, centres documentaires, médiathèques, bases de données…: La Maison de la Mélanésie – Paul de Deckker, une association au service de la recherche dans le Pacifique
Angleviel, Frederic (IDOM)

Le Centre de documentation du Pacifique : Une version française
Apkarian, Arlette (CREDO)

Le Pacifique sud dans les collections de la Bibliothèque nationale de France
Rochette, Marc (BnF)

Les collections Océanie/Pacifique à la Médiathèque du Quai Branly
Faure, Anne (Musée du Quai Branly)

Les collections "Pacifique" de la BULAC
Bidard, Gaëlle (BIULO-BULAC)

Les collections du Musée National de la Marine
Garay, Richard (Musée Nat. Marine)

Les ressources numériques sur l'Océanie
Hannoun, Judith (MAP)

Présentation des collections d'objets sur le Pacifique du Musée National de la Marine de Rochefort
Stefani, Claude (Musées de Rochefort)

Présentation des ressources archivistiques et bibliographiques des Archives Nationales d'Outre-Mer à Aix en Provence concernant le Pacifique / Océanie
Dion, Jacques (ANOM)