Le réseau des Océanistes

Culture et politique ou culture politique?

Présidents: Barbara Glowczewski (LAS) et Benoît Carteron (CARTA)

Quel rapport entre les courses de pirogues à Tahiti, les taouages à Samoa, les défilés de bannières tribales dans une ancienne réserve de punition australienne, les danses initiatiques autrefois secrètes présentées à des touristes au Vanuatu, les cérémonies coutumières au centre Tjibaou de Nouvelle Calédonie ou l’inscription de l’armée fidjienne dans la tradition précoloniale des guerriers? Manifestations d’une culture politique dont l’Etat peut se servir pour construire une nouvelle identité nationale, ces démarches signalent aussi une nouvelle culture du politique quand les acteurs de terrain se réapproprient de telles pratiques en revendiquant d’en faire autre chose pour se redéfinir dans un monde globalisé. Pour Yves Leloup (doctorant Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport) au regard d’archives historiques sur Tahiti où les courses de pirogue sont à peine évoquées, leur continuité culturelle serait une invention de la tradition, un mythe exploité par le pouvoir dans le cadre de la revendication autonomiste ; mais la discussion a souligné que si de telles pratiques culturelles deviennent des emblèmes nationaux, elles peuvent aussi dépasser le discours de la politique nationaliste pour nourrir le politique comme promesse d’un devenir singulier sans se réduire à un passé figé. Quand l’héritage culturel s’inscrit dans la vie quotidienne des habitants comme un plaisir et une quête d’ancrage existentiel, il participe à la reconstruction de l’estime de soi ébranlée par des générations dévalorisées à l’école et dans les missions coloniales. Guillaume Aleveque (doctorant, CREDO/EHESS) a ainsi montré l’exemple des associations prônant à Tahiti le lien avec les ancêtres pré-coloniaux afin de sauver une société divisée par la religion et les partis politiques. L’identité ma’ohi officialisée par les institutions est de cette façon contestée.
Dans les liens entre culture et politique, l’histoire et la relation à l’histoire interviennent de manière cruciale. Comment peut-on se reconstruire une identité là où les images médiatisées renvoient le désastre ? Lise Garond (cotutelle LAS/EHESS-JCU) aborde la manière dont les Aborigènes déportés à Palm Island, originaires de quarante langues différentes, opposent au contraire des images d’eux-mêmes rétablissant un sens et une  continuité malgré les multiples ruptures et drames subis. Ils tentent de trouver une logique à l’histoire dans la confrontation des images produites au sein de la communauté avec celles des non Aborigènes et des institutions. La discussion a montré que cette démarche australienne participe d’un mouvement international où d’autres peuples autochtones trouvent une plate-forme pour se redéfinir, particulièrement contre les injustices sociales, telles les violences policières à leur égard. L’histoire de la colonisation et les injustices sont au coeur du travail créateur de nombreux artistes du Pacifique, comme l’a montré Géraldine Le Roux (cotutelle LAS/ EHESS-University of Queensland) : à partir de son observations de deux collectifs aborigènes (Boomalli, fondé à Sydney en 1987 et proppaNOW à Brisbane en 2004) et son expérience de commissaire d’expositions, elle analyse les critiques formulées par les artistes à l'encontre du monde de l'art international, qui dénoncent notamment la marchandisation de certaines images de la culture. La représentation des cultures dans les médias est un enjeu politique. Ainsi, la réaction à une  intervention de la police non justifiée lors de leur initiation rituelle a été filmée par les Aborigènes warlpiri pour être diffusée sur Youtube afin d’expliquer que le gouvernement devrait respecter les protocoles de leur loi. Antenne sur le monde, Internet peut devenir un outil politique en fournissant un nouveau mode d’expression culturelle. Barbara Glowczewski (CNRS LAS) développe également comment la restitution de données anthropologiques ou linguistiques sur CD rom ou en ligne présente l’intérêt d’expliquer la richesse du patrimoine tant aux enfants warlpiri scolarisés qu’aux non Aborigènes tout en essayant de respecter des valeurs culturelles : secrets et savoirs genrés, tabou des morts, choix des ayant droits. Les données multimédia ne sont pas exhaustives mais elles constituent une matrice qui peut restituer une logique cognitive du savoir. L’évolution des systèmes informatiques pose cependant le problème de la conservation de ces données et de leurs hyperliens, thème qui rejoint la session 1 sur la documentation.

En ce qui concerne les rituels, leur multifonctionnalité ne doit pas être perdue de vue. Sébastien Galliot (doctorant CREDO) montre que le tatouage samoan était auparavant une marque de soumission à l’autorité : réaffirmation du rôle de la chefferie dans la reproduction sociale, démonstration de force du village à travers les jeunes hommes tatoués. Condamné par la religion, puis redevenu visible dans le contexte urbain contemporain, le rituel tend à se privatiser et s’étend aux touristes à la recherche d’authenticité. Ce qui n’empêche pas le tatouage, comme pratique culturelle emblématique et production artistique, de participer par sa médiatisation au rayonnement de Samoa.  Pierre-Léonce Jordan (EHESS CREDO) montre en comparant ses films de rituels tournés il y a trente ans au Vanuatu et d’autres récemment que le pouvoir politique central use et abuse de la « kastom » dans toute la polysémie et la plasticité du terme. Les autorités religieuses, après l'avoir combattue, autorisent et soutiennent explicitement les références à la kastom. Au niveau local, la revitalisation culturelle tente de refonder une identité. Si la culture est instrumentalisée pour devenir parfois une marchandise globalisée, elle est aussi réadaptée sur le terrain pour offrir un moyen économique de survie dont les protagonistes locaux ont le contrôle, que ce soit au Vanuatu, à Fidji ou ailleurs.

Les militaires fidjiens sont un autre exemple d’une nouvelle forme de politisation du culturel tant dans le cadre national qu’international. Hélène Goiran  (doctorante au Centre des Nouvelles Etudes sur le Pacifique, travaillant à la Défense en Nouvelle Calédonie)  relie leur image à l’héritage pré-colonial d'une puissante tradition guerrière, qui fut utilisée dans le cadre de la colonisation, puis pour rétablir et consolider le pouvoir politique de l’Etat fidjien. L’armée fut l’emblème de la protection d’abord des intérêts des Mélanésiens contre ceux des Indo-fijiens, puis de la promotion avec le coup d’Etat de 2006 du désir d’un Etat multiracial et démocratique qui a gardé une mainmise autoritaire (sans élections prévues avant 2014). Depuis 1978, 15 000 soldats fidjiens sont passés par la FINUL, au Liban et au Sinaï, et l’ONU les mobilise encore en Irak malgré les sanctions internationales décidées contre le gouvernement.

La discussion ayant posé la question du traumatisme éventuel des soldats fidjiens, H. Goiran a confirmé l’existence de violences domestiques qui soulignent que l’image du guerrier inébranlable n’est pas sans fragilité. On regrette l’absence de psychologues à cette session. Il est apparu dans une autre session (19) que le rôle de guerrier n’est pas qu’une affaire masculine : Emilie Nolet rapporte qu’il y avait une tradition de femmes chefs et guerrières à Fidji, et aujourd’hui ces femmes continuent à tenir la coutume alors que d’autres sont engagées dans l’armée. Barbara Glowczewski a évoqué le développement du rôle des femmes warlpiri comme médiatrices lors des procès pour la récupération de leurs terres ancestrales en Australie. Les femmes sont aussi passées à l’avant de l’expression de la culture dans le politique en Nouvelle Calédonie : Melissa Mayral (doctorante, CREDO), a souligné que les lois sur la parité ont modifié en profondeur les règles d’organisation et d’attribution de l’autorité et du pouvoir sur l’île d’Ouvéa où les femmes sont amenées à prendre des décisions politiques importantes alors qu’elles n’ont pas de responsabilités coutumières et qu’elles n’avaient pas droit à la parole dans la sphère publique. Ici, le terrain impose donc la distinction entre culture, au sens des pratiques coutumières, et vie politique.

Benoît Carteron  (ethnologue à l’UMR Espace et Sociétés – ESO-CARTA Angers) a résumé l’argument de son livre Identités culturelles et sentiment d'appartenance en Nouvelle Calédonie (2008) fondé sur une enquête de 2005-06 qui interroge ces identité et citoyenneté néo-calédoniennes appelées à dépasser le clivage entre indépendance kanak et loyauté envers l'État français. Pour lui, l'apparition de nouveaux mythes fondateurs, ainsi qu'un langage symbolique puisant dans les référents culturels kanak rendent efficace une identité offensive contrebalançant les disparités économiques et sociales. Le débat a notamment questionné l’action du centre Tjibaou qui a par exemple mis en oeuvre une exposition et une coutume pour réconcilier les Kanak avec les populations de Wallis et Futuna importées en Nouvelle Calédonie: la démarche de ce centre dit culturel est-elle reconnue par tous les acteurs concernés ? Christophe Sand, préhistorien, a souligné l’image toujours réductrice des spécificités calédoniennes : les groupes sont traversés de contradictions profondes, ce qui est en même temps facteur d’espoir car les oppositions ne sont plus aussi tranchées. La question de la déclaration des droits autochtones à l’ONU, sur laquelle les Kanak s’appuient depuis peu, apporte aussi désormais un nouvel horizon politique. La dimension comparative d’une monographie consacrée à un leader politique de la Polynésie française amène Rudy Bessard (doctorant en sciences politiques, Univ. Pau) à proposer une sociologie politique comparée dans le Pacifique : pratiques du pouvoir, imaginaire des populations insulaires, instrumentalisation du droit, dynamiques internationales. Son appel pour une autre approche de la «biopolitique», afin d'associer les chercheurs et les données de différentes disciplines scientifiques, et surtout, de rendre compte de la complexité des enjeux et des réalités sociales et humaines a suscité un débat animé.

Pour permettre une réflexion comparative entre les méthodes des sciences sociales (anthropologie, histoire, sciences politiques) et les pays étudiés (Australie, Nouvelle Calédonie, Fidji, Samoa, Polynésie française, Vanuatu)  nous avions choisi de répartir les douze interventions de cette session en quatre axes complémentaires : 1° Questions d’identité et de reconnaissance nationale / internationale, (Garond, Leloup, Nayral) 2° Les rites comme transmission culturelle et outils politiques (Galliot, Aleveque, Glowczewki) 3° La culture comme résistance ou marchandise (Jordan, Le Roux, Bessard); 4° Du local au global, pouvoirs hiérarchiques et réseaux (Drouot-Baille, Goiran, Carteron).

Les discussions de la journée ont montré que ces quatre axes s’entremêlent : il n’y a pas de reconnaissance nationale ou internationale sans analyse critique des acteurs non réductibles à l’Etat et à son discours nationaliste. Les pratiques rituelles héritées ou nouvellement élaborées sont toujours tendues entre instrumentalisation, marchandisation et libération (économique, sociale et politique) de ceux qui les mettent en oeuvre. Les exemples discutés au cours de cette session montrent que la culture - contrairement à la thèse d’Alain Babadzan présentée lors de son keynote - ne peuvent pas se réduire à une tension entre récupération nationaliste et résistance dans un passé figé. La résistance qui apparaît dans les pratiques locales vise souvent un nouveau futur qui oscille entre prise de pouvoir national dépendant d’un ordre globalisé et tentative de survie quotidienne dans le local supposant maintes discontinuités. Face à cette multiplicité de pratiques nouvelles plus ou moins présentées comme culturelles (dont témoignent aussi les autres sessions de ce colloque) il est urgent de comprendre le fonctionnement des réseaux transnationaux – tels ceux des Chinois de Tahiti que Barbara Drouot Draille n’a pu venir présenter – car ils révèlent aussi bien l’emprise de différentes puissances qui s’ingèrent dans les politiques nationales que les tentatives de diverses populations à travers le Pacifique de faire ré-émerger des liens sociaux  horizontaux pour survivre face aux difficultés globalisées.

Les modes d’hybridation, par exemple entre représentation démocratique et fonctionnement coutumier ou entre influences globales et particularités régionales, sont de sorte toujours à prendre en compte. De façon générale, et c’est un lieu commun, le substrat culturel est constamment affecté par les événements, lesquels contribuent à la modification des représentations dominantes. Mais l’action et la contestation politique se nourrissent aussi de réinterprétations continuelles de la culture. L’ambivalence des images peut faire place ici à un idéal d’authenticité dans lequel l’héritage collectif, dénommé culture, est assumé et valorisé dans l’opposition à une modernité et un monde politique dominant considérés à la source des désordres sociaux. La culture appuie les revendications sociales sous le mode d’un lien intimement éprouvé au passé.

« On n’a pas une culture, on est sa culture » rappelle un récent numéro d’Anthropologie et sociétés (33, 2009) consacré à la notion de citoyenneté. Nous pourrions dire au regard des interventions de cette session sur culture et politique, qu’on « devient » sa culture en la fabriquant, y compris en fabriquant de nouvelles pratiques et de nouveaux outils pour la citoyenneté. En conclusion il semble pertinent de poursuivre les débats amorcés par les rencontres du CNRS dans un projet qui, comme nos collègues canadiens y appellent, nécessite de reprendre sur les terrains de l’anthropologie et de manière interdisciplinaire la question de la citoyenneté et de la souveraineté. De l’aborder comme un champ d’action qui ne se réduit pas à l’espace des droits de l’Etat mais doit comprendre les initiatives singulières de tous les résidents d’un pays, particulièrement quand il s’agit de pays d’outre mer dans le cas français, et de peuples autochtones d’autres pays d’Océanie, minorisés ou au contraire ayant un gouvernement indépendant. Une telle approche nécessite par rapport aux discours nationalistes de la culture de mettre en valeur les stratégies culturellement créatives au niveau de l’économie, de la santé, de l’éducation ou de l’art que les populations expérimentent dans des modèles alternatifs tels que ceux évoqués dans les débats de cette session. A ce titre il faudrait reprendre les enjeux culturels comme des espaces existentiels de survie par des réseaux de lieux qui peuvent être virtuels, particulièrement pour les populations immigrés en déplacement dans le Pacifique, déjà très nombreuses et en passe d’augmenter au regard des prédictions climatiques et des pressions sociales, économiques et politiques.

L'émeute, le paradis perdu et les rivières de Babylone : luttes pour la représentation de soi dans la communauté aborigène de Palm Island
Garond, Lise (LAS)
Approches et perspectives des sciences politiques dans le Pacifique. Entrepreneurs, leaderships et ressources politiques. Politique comparée et "biopolitique"
Bessard, Rudy (IE2IA ED 481 2SH)
Construction nationale et identification pluriculturelle en Nouvelle-Calédonie
Carteron, Benoît (ESO Angers - CARTA)
La culture comme marchandise? Etude de cas au Vanuatu.
Jordan, Pierre-Léonce (CREDO)
Le tatouage samoan: rituel polymorphe et marque polysémique
Galliot, Sébastien (CREDO)
Les courses de pirogues en Polynésie française : L’invention d’une tradition ancienne
Leloup, Yves (CRIS )
Les enjeux de la circulation internationale des arts aborigènes contemporains: rencontre esthétique et alliance stratégique
Le Roux, Geraldine (LAS)
Les nouveaux instruments de pouvoir à Ouvéa, Nlle-Calédonie
Nayral, Mélissa (CREDO)
Les rôles politiques des militaires Fidjiens
Goiran, Hélène (CNEP +CEMMC Bordeaux)
Recherches ethnologiques: pour qui? pourquoi? Rituels Aborigènes sur Internet
Glowczewski, Barbara (LAS )
Ritualiser l'identité ethnique à Tahiti: enjeux politiques et efficacité symbolique.
Aleveque, Guillaume (CREDO)
Stratégies identitaires dans le Pacifique Sud
Drouot-Baille, Barbara (IRSEA )