Le réseau des Océanistes

Concepts, savoirs locaux et leur expression

Présidente: Claire Moyse-Faurie (LACITO)

Les trois thématiques de cette session - ethnobotanique, linguistique et élaboration d’un site web original consacré à l’Océanie - avaient à première vue peu de choses en commun. Conscients de ce fait, et vraisemblablement après avoir pris connaissance de l’ensemble des résumés du colloque, les intervenants de cette session se sont efforcés d’orienter leurs exposés vers des problématiques plus larges, en montrant comment chaque thématique pouvait trouver des interactions avec l’enseignement, l’anthropologie ou la documentation. Il eut peut-être été plus cohérent de nous regrouper en continuité avec la session enseignement, en particulier lorsqu’il s’est agi de l’exposé de l’adaptation des programmes scolaires au contexte océanien, pour laquelle nos trois contributions auraient beaucoup de propositions à faire. A titre d'exemple, il ne suffit pas de mettre une carte de l'Océanie en première page d'un livre de géographie ; il faut "océaniser" les représentations occidentales, en prenant en compte la façon dont les Océaniens conçoivent, de façon très différente de la nôtre, la localisation ou l'orientation dans l'espace (voir la conclusion ci-dessous!).

Il faut noter par ailleurs que l’auditoire était en grande partie commun aux deux sessions.

Le premier exposé, de Sophie Caillon, intitulé "Des Hommes, des lieux et des plantes : quand l'ethnobiologie fait le lien…", a été remarquable à bien des égards, et aurait dû bénéficier d'une plus large audience. D'une part, la présentation power point était de grande qualité, tant par les illustrations (tarodières, activités villageoises) que par le côté informatif et concis du texte. La richesse des nomenclatures botaniques n'est pas une nouveauté – elle est d'ailleurs mise en valeur dans la plupart des dictionnaires de langues océaniennes, en particulier de ceux qui comportent une partie thématique ; mais la raison d'être – à la fois sociale, économique, et esthétique – de cette incroyable diversité de clones de Colocasia esculenta a été interrogée et éclairée par S. Caillon. D'une part, nous avons compris comment cette diversité était obtenue par les graines (le clonage ne produisant que de l'immuable), mettant en évidence la grande connaissance des modes de reproduction par les horticulteurs Ni-Vanuatu. D'autre part, pourquoi le taro était à considérer comme un objet social par excellence. Cette socialisation du taro se manifeste dans la nomination des différents clones, associant la plante mère, le nom du découvreur (qui devient l'ancêtre) de la variété et la singularité, identifiable au regard, de cette dernière. Mais ce sont surtout les notions d'héritage culturel, d'échange, de position sociale qui expliquent le nombre de variétés : 96 morphotypes nommés à Vanua Lava (îles Banks, Vanuatu), alors que la consommation journalière ou cérémonielle en utilise essentiellement 6 !
En conclusion de son exposé, S. Caillon a mis en avant les besoins en matière de recherche dans sa discipline : nécessité d'avoir une meilleure compréhension (i) des échanges interculturels passés et actuels qui expliquent le maintien d'un si grand nombre de variétés, (ii) des droits fonciers (milieu urbain vs milieu rural), (iii) des droits de propriété intellectuelle concernant le matériel biologique et les connaissances des Ni-Vanuatu. Ces recherches nécessiteraient de longues présences in situ, avec la mise en place d'une étroite collaboration entre chercheurs et acteurs locaux.
Les questions des auditeurs ont porté sur les maladies du taro et sur sa commercialisation (qui s'avère impossible vu le peu de liaison maritime).

Le second exposé, à deux voix (Pierre Maranda et Pierre-Léonce Jordan), "Modélisation par attracteurs et bassins d'attraction ; le français comme métalangage" a essentiellement consisté en une présentation du site web (www.oceanie.org). Malgré la lenteur de la connexion wifi, nous avons pu apprécier à la fois la conception de ce site, basé sur une centaine d'"attracteurs", ou mots-clés, reliés entre eux en réseau à trois dimensions, et sa richesse multimédia (photos, vidéos) mettant en valeur les savoirs et leurs représentations "réticulaires". Le choix des mots-clés/attracteurs est essentiel : ce sont des termes concrets, évitant les concepts occidentaux, un peu à la manière dont sont élaborées actuellement des listes de mots utilisées pour la comparaison des langues, la mise en évidence de leur éventuelle parenté ou des contacts qu'elles ont pu entretenir au fil du temps.
De retour chez moi, j'ai consulté, sans aucun problème, le site en mode wifi (pauvre siège du CNRS...), et ai pu apprécier sa richesse : par le biais "ancêtres" puis "moi", j'y ai retrouvé le terme, francisé, de Marilyn Strathern (dividuality) : ("On parle alors d'une notion de personne dividuelle plutôt qu'individuelle), qui m'a semblé être au coeur des exposés de cette session (et du discours de clôture de Maurice Godelier!). Dans l'article du "moi" est rappelée l'importance en Océanie de l'attribution d'un nom à une personne. Le parallèle avec l'attribution des noms de clones présentée dans l'exposé précédent devient évident.

Le troisième exposé (Claire Moyse-Faurie "Expression linguistique du réfléchi et du réciproque en Océanie") concernait aussi, d'une certaine façon, la représentation de soi et des autres, et aurait pu s'intituler "l'égoïsme et l'altruisme à travers les langues".
Après avoir brièvement rappelé les études linguistiques francophones en Océanie (en Nouvelle-Calédonie, à Vanuatu, à Wallis et Futuna et en Polynésie française), essentiellement l'oeuvre des linguistes du Lacito-Cnrs, mais aussi de quelques enseignants calédoniens, j'ai présenté une approche typologique des notions de "moyen", "réfléchi" et "réciproque", notions sémantiques mises en parallèle avec les différentes constructions grammaticales rencontrées dans les langues océaniennes ; certaines de ces constructions sont assez originales (emploi de l'adverbe "encore, de nouveau" pour exprimer le réfléchi), d'autres sont attestées dans diverses familles linguistiques, montrant les limites de la variabilité à travers les langues. J'ai aussi présenté quelques expressions linguistiques de la dualité ou des groupes de parenté, bon exemple d'altérité de la représentation cognitive de la parenté.
Les questions ont porté (i) sur l'emploi de termes référant à des parties du corps dans la grammaire des langues océaniennes, et leur statut de noms à possession inaliénable; (ii) sur l'existence d'affixes duels regroupant des termes de parenté ailleurs qu'en Océanie. J'ai cité le travail de Nicholas Evans (Research School of Pacific and Asian Studies à Canberra) sur les dyadic kinship terms, qui existent sporadiquement dans les langues du monde, alors qu'ils sont bien attestés dans les langues de l'Océanie au sens large (langues aborigènes, langues austronésiennes et papoues). Ici encore, la typologie permet d'avoir un regard décentralisé sur les données des langues et des faits culturels.

La richesse en langues – aussi bien numérique que qualitative – de l'Océanie est bien connue (rien que pour la Nouvelle-Calédonie, A.-G. Haudricourt parlait d'un extraordinaire laboratoire de langues). Il est d'autant plus regrettable que les linguistes océanistes français soient en voie de disparition : seulement 3 chercheurs CNRS en activité pour environ 500 langues océaniennes ; l'un d'entre eux, Alexandre François, est actuellement en détachement à l'ANU ce qui, avec la récente nomination de Serge Tcherkézoff à la direction d'une antenne EHESS à Canberra, laisse espérer de nouveaux échanges entre collègues français et australiens ou néo-zélandais, et de nouveaux recrutements, notamment parmi les doctorants francophones océaniens (3 étudiants Kanaks doivent soutenir un doctorat de linguistique en 2010 ou 2011), pour faire face aux urgences de documentation et de sauvegarde des langues de cette région… et, pour reprendre l'expression de M. Godelier, ne pas perpétuer la "néocolonisation de la recherche".

Dernière remarque sur la nécessité de se "décentrer", ici comme ailleurs, dans notre tête comme sur le terrain : à l'accueil le matin, il y avait deux personnes derrière le comptoir. Celle qui ne s'occupait pas du colloque est intervenue à plusieurs reprises de la façon "anthropocentrée" suivante : "Pour le colloque, prenez la file de droite". Mais il s'agissait de sa droite… et de notre gauche ! Une langue océanienne aurait utilisée des termes non ambigus "côté montagne/amont" ou "côté mer/aval", évidemment bien hermétiques pour nos individualités cloisonnées dans des intérieurs.
Conclusion : trouver les connexions qui nous relient les uns aux autres en tant qu'êtres humains sur terre (de Port Vila à Bornéo; des mythes grecs à ceux d'Asie, d'Amérique ou d'Océanie), sans effacer les spécificités qui nous différencient.

Des Hommes, des lieux et des plantes : quand l’ethnobiologie fait le lien…
Caillon, Sophie (CEFE)
Expression linguistique du réfléchi et du réciproque en Océanie
Moyse-Faurie, Claire ( LACITO)
Modélisation par attracteurs et bassins d'attraction ; le français comme métalangage.
Maranda, Pierre (CIERA)